Lionel Sabatté

Chants silencieux / Vent des Forêts

La chimère

Le monstre avait cinq têtes, une seule m’aurait bien suffi. La bête ondoyait sur le sol, son corps écailleux se ramassait pour mieux bondir, ses griffes crissaient sur la roche et avec ma lance et mon épée, je n’en menais pas large. Il était dans l’ordre des choses de tuer une chimère pour entamer la carrière de chevalier mais à cet instant précis, j’aurais donné toute ma fortune pour différer mon entrée dans le métier. Maintenant que le monstre m’avait vu, il était délicat de rebrousser chemin vivant. Ses cinq têtes semblaient dotées d’une certaine autonomie, elles ondulaient chacune à l’extrémité d’un cou plus ou moins long et claquaient régulièrement des dents. L’une d’elles crachait du feu de temps en temps, ce qui donnait à l’ensemble un certain cachet. Une chose était sûre, il me fallait prendre une décision avant de finir en charpie. Pour me donner une contenance, je décrivis de grands cercles autour de la bête, lentement, en restant à bonne distance des crocs et des flammes. Elle me suivait du regard mais ne bougeait pas. Notre petite danse dura un certain moment, personne manifestement n’était décidé à entamer le combat, nous avions tous les deux à y perdre et la motivation nous faisait défaut. La nuit tomba doucement et avec elle l’immobilité s’installa. Je m’assis non loin de la bête qui se recroquevilla, déposant ses cinq têtes sur son flanc. Nous voilà bien, pensai-je. Deux timides l’un à côté de l’autre, la nuit allait être longue.
Ce fut son chant qui me réveilla. Ou plutôt, ses chants. J’entendais distinctement cinq voix, chacune d’une tonalité différente. Je mis un certain temps à distinguer les têtes et les cous qui s’entremêlaient. Les écailles tintaient les unes contre les autres, je n’avais jamais rien entendu de si beau. Les larmes aux yeux, je me levais discrètement et laissais la chimère chantante derrière moi. Le silence se fit, une des têtes se dressa vers moi, cracha une flammèche que je pris pour un merci.



Delphine Reist

Averse
All that falls / Palais de Tokyo

In extremis

Je provoque les chutes. Chaque fois que j’arrive dans une pièce, quelque chose tombe. Les livres valdinguent, les feuilles s’envolent, les stylos roulent. Pas un instant sans qu’un objet ne chancelle autour de moi : les tasses de café se renversent sur mon passage, les chaises ne tiennent pas debout, même la lumière décline. Moi-même j’ai tendance à me casser la gueule, je ne compte plus les fois où j’ai fini en bas des escaliers bien plus vite que prévu. J’évite les magasins de porcelaine et autres musées des objets précieux, conscient des catastrophes en puissance. Et puis un jour, ça m’est tombé dessus, une toute petite personne est entrée dans ma vie. Au début, elle ne prenait pas de risque et évoluait à quatre pattes. Quand elle a voulu avancer debout, nous avons tous les deux expérimenté la panoplie des gamelles possibles (vers l’avant, vers l’arrière, avec ou sans élan, je vous passe les détails mais force est de constater que nous étions du même niveau). Le jour où elle me lâcha la main pour traverser la pièce d’un pas assuré, ce fut l’accalmie. L’averse cessa et c’est en sa compagnie que j’avance maintenant, sans l’ombre d’une hésitation.



Chen Zhen

Purification Room / 104
Galerie Perrotin

Après ça

J’ai tout perdu. La vague est venue et a recouvert de boue glaiseuse le monde entier. Le feu est venu et a mangé ce qui tenait encore debout. Le bois est en cendres, le métal est rouillé, la peau de tout ce qui reste craquelle maintenant que l’eau est partie. Le grondement sourd de la catastrophe a sonné le départ des gens. Il n’y a pas de cadavres, seulement une maison vide et pleine d’une vie anéantie. Cette maison est celle de mes ancêtres. Mon père y est né et avant lui, le père de son père. À chaque génération, des aménagements ont été faits, un mur abattu pour gagner de la place, une cloison montée pour créer une nouvelle pièce. Chacun y a déposé qui des meubles, qui des vêtements ou un poste de radio avant que d’autres ne les jettent ou ne les remisent dans un coin. Tous les murs ont un jour changé de couleur, les arbres ont grandi, le prunier a remplacé le cerisier, même la terre du jardin qui a accueilli le corps du chat a été un jour retournée. Le va-et-vient des choses n’a jamais cessé jusqu’à aujourd’hui. À présent, le souffle de la vague a stoppé net la respiration du monde. Figé devant le désastre, j’écoute mon cœur qui, du fin fond du silence, me donne la pulsation d’une nouvelle vie à écrire.



Christian Marclay

The Clock / Centre Pompidou

Temps libre

Rien ne sert de courir, de regarder sa montre en espérant que le temps s’accélère ou ralentisse puisque tout est déjà là. Le monde existe pour que je puisse en disposer, y piocher ce qui m’intéresse et en faire ce que bon me semble.
C’est en enfance que tout se joue. Comment résister au plaisir de la chose ramassée, à son appel implorant : « Prends-moi ou je serai perdue ! » Comment ne pas être un Petit Poucet à rebours qui ramasse les cailloux au lieu de les semer ? Tout a commencé là, dans la création non pas d’une chose nouvelle mais d’une histoire entre les objets existants. Les petits cailloux d’abord et les contes semés d’embûches. Puis les fleurs séchées et les mots d’amour qu’elles chuchotaient au fond d’un portefeuille ou entre les pages d’un livre. Une collection chassait l’autre et quand l’une prenait fin, ce qui la constituait reprenait sa place dans le monde – les cailloux au bord des chemins et les fleurs dans les prés.
Plus tard, j’ai collectionné les mots, les poèmes, les citations puis les livres, évidemment. Mais ce sont les images qui transformèrent cette propension en un véritable travail à plein temps. Elles étaient la matière première que je cherchais depuis toujours. Maintenant je regarde chaque film avec un cutter à portée de main. Je découpe, je morcelle, je fragmente pour monter ma propre pièce. J’accumule plus de morceaux qu’il n’en faut puis je construis mon propre édifice. Le son sert de liant, la musique enrobe le tout. Pas la peine de se presser, il suffit de ramasser ce qui existe. Je suis un cueilleur, les choses s’offrent à moi au gré de mes déambulations. Rien ne sort de moi-même qui ne soit déjà présent au monde. J’ai tout mon temps alors je le prélève dans les films des autres. Je prends avec moi les montres et les horloges, les pendules et les annonces qui ponctuent le jour et la nuit. Je capture les secondes qui s’égrainent, les minutes volées, les heures perdues et je les rassemble dans l’ordre, celui du temps qui passe et qu’on ne rattrape jamais.



Grégory Derenne

Galerie Bertrand Grimont

Extérieur nuit

Mon corps ne supporte pas la lumière du jour. J’ai un épiderme photosensible que le soleil brûle au moindre rayon. Rougeurs, douleurs, combustion, voilà ce qui m’attend si je mets le nez dehors. Pour parer à ces désagréments et ne pas risquer ma peau, je ne sors que la nuit. La luminosité qui décline signe le début de mon activité. Je marche beaucoup, j’arpente les rues du crépuscule à l’aube naissante. À mesure que l’obscurité avance, l’espace vide s’offre à moi. Les magasins ferment, il ne reste que les néons des devantures et l’éclairage public pour parer à la pénombre. Aux aguets, j’enregistre tout ce que la ville me donne, ses constructions et ses délabrements, sa froideur métallique, ses perspectives. Je visite les hangars vides, j’erre dans les églises. Je jette un œil par les lucarnes, aperçois quelques traces de vie çà et là, un peu de bruit derrière une porte, un mouvement derrière un rideau. La fraîcheur et le silence me comblent. J’aime quand la nuit bruisse à peine de pulsations imperceptibles, j’aime être la seule âme qui vive. Je suis celui qui donne le rythme, immuablement. Vous pouvez dormir braves gens, je suis là. Je marche et je marche pour que le sommeil vous accueille. Je marche pour vous qui luttez contre et pour vous qui luttez pour. Je suis là pour marquer de mon battement les secondes qui s’égrainent jusqu’au jour. Vous ne me voyez pas, je suis là pourtant, forcément quelque part dans cette ville que nous habitons tous, vous le jour et moi la nuit. On ne peut pas laisser la ville seule ainsi. Il lui faut quelqu’un pour la faire vivre à chaque instant. À vous la frénésie du jour, à moi le calme de la nuit. Le partage est équitable.
Toujours quand l’aube arrive, mes pas me ramènent chez moi. Je note alors avec méthode mon trajet de la nuit sur un grand plan punaisé au mur. Jour après jour, je noircis les fragments découverts. Quand toutes les rues me sont connues, je décroche le plan, le range dans un carton avec les quelques affaires que je possède. Il est temps pour moi de changer de ville, de poursuivre ailleurs ce que j’ai commencé, de donner vie au silence de la nuit.



Thomas Mailaender

Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.
Galerie Bertrand Grimont / Dossier de presse



Anne Le Mée

Eosphères (pdf)
Site de l’artiste

Imaginons une goutte d’eau, une simple goutte d’eau en suspens, à l’instant même de sa chute. Le moment est crucial. Après tout, cette goutte pourrait tout aussi bien ne pas tomber et retourner d’où elle vient. Après quelques hésitations, la goutte succombe à la gravité et tombe. Elle ne s’écrase au sol ni ne coule sur une joue, elle tombe dans l’eau et offre alors le spectacle de son impact tout particulier. Au contact de la surface, elle creuse d’abord une cuvette d’où se diffusent des ondes circulaires. Puis une sphère parfaite s’échappe de ce cratère et comme une balle rebondissante, prend son envol une dernière fois avant de disparaître, avalée de façon définitive. Le phénomène n’aura duré qu’une fraction de seconde et l’œil seul aura bien du mal à en percevoir les subtilités. Il faudra faire usage du film et de son séquençage image par image pour décomposer toutes les étapes du drame de la goutte d’eau en train de chuter.

Anne Le Mée entretient avec l’eau une histoire qui n’appartient qu’à elle. La présence de cet élément naturel traverse son travail de façon discrète ou frontale, sonore ou visuelle mais tout comme notre corps est composé d’eau sans que nous n’en ayons forcément conscience, l’eau – qu’elle soit nommée ou non – fait partie intégrante de ses œuvres. (…)



Alina Szapocznikow

Centre Pompidou

Les dessins d’Alina Szapocznikow s’inscrivent dans le processus créatif de la sculpture. Esquisses préparatoires ou étapes de projets, ses recherches se font l’écho des volumes à venir. Que les dessins aboutissent au final à leur transposition sous forme sculpturale importe peu, Alina Szapocznikow dessine en trois dimensions. Chaque forme a une masse, chaque ligne structure l’espace. Les forces en jeu sont celles du corps : ici une jambe, un appui ; là des bras qui cherchent l’équilibre. Très peu de repentir, la ligne claire impose sa netteté. Quelques monotypes, des encres denses complètent l’œuvre de toute une vie.

Entre la main qui trace et celle qui écrit, la distance est ténue. Du dessin à l’écriture il n’y a qu’un pas que le regard permet de franchir. À l’instar d’un livre, un dessin se lit. Il est une partition à déchiffrer, un paysage à arpenter. Le mouvement se crée en suivant les courbes et les brisures, en s’immergeant dans les vides et les pleins. La lecture est sans fin, toujours riche d’un nouveau voyage.



Instantané # 6

Sils

Au centre du cercle intime de l’artiste, une œuvre prend forme, pas à pas. Faite de toutes celles qui la précèdent, portant en elle toutes celles qui lui succéderont. Arrive le jour où le travail s’achève. L’œuvre est là. Elle s’insère dans une série, elle participe d’un prolongement ou d’une rupture mais sa place est donnée. Elle existe. Extraite des limbes de la création, elle peut maintenant quitter l’atelier et rejoindre le flux des travaux finis. Entreposée, stockée, montrée ou cachée, elle mène sa propre existence. Vient le moment où la rencontre avec l’autre se fait. Un regard et le dialogue commence. Par bribes, on se découvre, on s’apprivoise. Le voyage ensemble commence. Il est des œuvres dont on sait qu’elles auront longtemps des choses à nous dire, des choses à nous apprendre sur nous-mêmes, des secrets aussi qui résisteront au temps. Acquérir une œuvre, c’est rendre possible la poursuite de ce dialogue, en permettre la continuité. C’est se donner la chance de se retrouver tous les jours, de vivre ensemble.



Frédérique Lucien

Omphalos
Galerie Jean Fournier

En point de départ, le corps. Ou plutôt un regard sur une partie précise, un zoom centré sur la cicatrice ombilicale, trace du lien passé entre deux êtres. Frédérique Lucien transfigure chaque nombril en autant de paysages doux, de formes organiques au bord de l’abstraction. Avec une grande simplicité de moyens, elle donne à cette petite chose de rien (qui n’intrigue en général que les enfants) une voix autre et trace en légèreté une suite de portraits en creux où les singularités dialoguent entre elles.
Autre série, autre absence. Ici le papier de couleur est une matrice dans laquelle l’artiste trace au cutter les contours d’une forme végétale. Une trame de fond accueille la découpe, assurant une assise aux circonvolutions organiques et laissant à la contre-forme un espace de respiration. Ce qui manque n’est pas absent, juste mis de côté pour éventuellement trouver sa place dans une autre composition.
Détail isolé d’un ensemble ou partie détachée d’un tout, le jeu se fait entre séparation et complémentarité au travers d’un travail de série où chaque élément se fait l’écho de l’autre.