Abraham Poincheval

(dans la peau de) l’ours

Autant le dire tout de suite, mes débuts ici n’ont pas été faciles. J’ai dû apprendre à vivre immobile au milieu des hommes, ce qui n’était pas du tout dans mes habitudes. Du jour au lendemain, j’ai quitté ma forêt délicieusement sauvage pour cette pièce au parquet grinçant et aux tapisseries d’époque, sans compter la poussière et les gamins qui vous caressent le dos sans autorisation. Heureusement, je ne suis pas seul. J’ai autour de moi quantité de congénères, plus ou moins en bon état. La panthère de la vitrine voisine est entière, ce qui lui rend la situation plus douce. Les cervidés n’ont pas cette chance et la nuit nous entendons gémir leurs têtes au cou coupé. Les oiseaux sont peu loquaces en public mais passée l’heure de fermeture, ce ne sont pas les derniers pour colporter les derniers ragots ! Bref, la cohabitation nous rend à tous la vie moins triste.

Et puis un jour, il est arrivé. J’ai bien vu que ce n’était pas un gardien puisqu’il portait des baskets. Il m’a regardé droit dans mes yeux en plastique, il a posé sa main sur mon épaule et l’affaire s’est conclue comme ça. Quelques jours après sa visite, ils m’ont déménagé dans l’atelier pour me préparer. À mon retour dans la galerie des trophées, j’étais un autre. Le bonhomme aux baskets s’est installé dans la niche qu’il avait bricolée à l’intérieur de moi et nous avons commencé notre aventure. Ce fut doux et exaltant. Je le sentais en moi comme un enfant qui prend son temps pour sortir découvrir le monde. De nombreux visiteurs venaient le voir et ils n’avaient d’yeux que pour moi. J’étais filmé, photographié, surveillé en permanence et – sans fausse modestie – cela n’était pas pour me déplaire. Nous passâmes ainsi treize jours merveilleux, objets de toutes les attentions. Au terme de ce qu’il faut bien appeler une gestation, il me quitta pour retrouver le monde des humains. La période qui suivit la séparation ne fut pas des plus heureuses, j’en conviens. Petit à petit, j’ai réappris à vivre seul mais il n’est pas un jour sans que je pense à lui. La vie a repris son cours et je ne suis plus la vedette de la galerie, sauf quand des hordes de mômes déboulent dans les salles. Ces jours-là, c’est moi le roi.



Laurent Tixador

L’évasion

Je n’ai jamais aimé les grands espaces. Trop de vide me fait perdre pied. Dès que les murs autour de moi s’éloignent, je flotte, je divague et je finis étranger à moi-même, ballotté par les vents et les courants. À l’ivresse des steppes, j’ai toujours préféré le bonheur feutré des cabanes exiguës, des nichoirs ou des tentes d’Indien. Il me faut pouvoir toucher les murs de ma maison en tendant le bras pour être bien. Vous comprendrez alors ma joie quand j’ai découvert mon nouveau lieu de vie ! À peine plus long que moi, d’une hauteur tout juste suffisante pour se tenir assis, il me va à ravir. J’y passe des journées formidables, entre aménagement intérieur et gestion de la vie quotidienne, je n’ai pas une seconde à moi ! De plus, avec ces parois transparentes, je reçois plus de lumière qu’il n’en faut, c’est parfait. Je peux enfin contempler le monde sans risquer de me perdre. Le seul souci, c’est la fragilité de l’habitacle. Un coup de vent, une bousculade et voilà une vie qui vole en éclat. Mais je suis confiant, mes hôtes sont prudents. Ils m’ont installé sur un socle solide et stable, je suis à l’abri de tout, même de la poussière. À moi les voyages au long cours et les aventures imprévisibles ! Je suis prêt.



Sebastian Gögel

De la réalité des fantômes (extrait)
Roven n° 11

C’est un ciel d’orage, sombre et tourmenté. De la masse des nuages surgissent quelques éclairs acérés. Les turbulences se heurtent aux limites du support qui peine à contenir la violence du phénomène. Le trait puissant, tumultueux rend compte de l’énergie que Sebastian Gögel insuffle dans ses dessins. Toujours au crayon – la couleur ne prendra place que dans les toiles ou les sculptures patinées – le dessin est un labeur et « un tâtonnement vers la forme ». Le motif est travaillé, repris, gommé, travaillé encore et encore jusqu’à occuper pleinement l’espace imparti. Nombreux sont les chemins abandonnés dont il ne reste que des traces. Le dessin est outil de questionnement, une écriture de recherche permanente. Dans une même composition, les formes foisonnent jusqu’à saturation. Le chaos n’est pas simple à organiser, ça déborde, l’espace de la feuille n’y suffit pas, ça tourbillonne, même dans le noir du support qui n’en peut plus. L’orage gronde.



Mark Lewis

Cold Morning

J’aime prendre mon temps. Je vois la foule à mes côtés qui court à perdre haleine. Je la laisse s’épuiser. Je suis le rocher autour duquel le flot tourbillonne. Je n’offre aucune résistance. Je suis là, c’est tout.

Il fut un temps où moi aussi je glissais dans le flux des jours et des tâches à accomplir dans l’instant. J’étais de ceux qui remplissent leur existence de mille choses pour ne laisser aucune place au silence. Aucun répit, du bruit et encore du bruit, des cavalcades et des virages pleins de poussière. Ne pas perdre la cadence sous peine de perdre la vie. Remplir à ras bord le moindre interstice, se gaver de mouvement jusqu’à plus soif.

Et puis est arrivé le jour où tout cela s’est arrêté. Quelque chose s’est cassé mais je n’ai pas compris tout de suite que c’était en moi. J’ai accusé la Terre entière de m’empêcher d’avancer sans voir que je ne pouvais pas faire un pas de plus. Maintenant je suis là, couché sur mes cartons, au milieu du monde qui perd l’équilibre et se rattrape en courant.



Berlinde De Bruyckere

Sculptures & drawings / SMAK

À mes fantômes

Nous étions monture et cavalier, couple unis par le mouvement. Nous étions tour à tour celui qui guide et celui qui va, celui qui mène et qui emmène. Nous nous chuchotions des secrets que seul le vent entendait. La douceur de sa peau me réchauffait le cœur. J’étais sa chair et il était mienne. Nous étions un.
Ce jour-là, il n’y eu pas un cri. Rien, pas un bruit. C’est dans un profond silence que nos corps se sont disjoints. Ma carcasse d’un côté, sa viande de l’autre. Deux cadavres de plus au milieu du reste. Depuis j’ai froid, si froid. Je voudrais hurler mais pas un mot ne vient. Le vent est seul à se mouvoir dans ce désastre, à soulever la poussière qui retombe en pluie et nous recouvre petit à petit. Déjà les vallons de nos corps se fondent dans le paysage, le chaos nous engloutit sans qu’un son ne puisse sortir de nos bouches décharnées.
Au loin, des survivants chantent. Il est question de larmes, de citoyens, je n’y comprends rien.



Stéphane Thidet

Le refuge

J’aime les cabanes. Les cabanes en bois, en tissu, en carton, en livres ouverts et en fougères tressées. Bien cachées au fond du jardin ou en évidence au cœur de la maison, sous le piano ou dans un arbre. Pour y vivre, y dormir, lire et rêver, entasser mes trésors et être à l’abri du monde. J’ai passé mon enfance à en construire. Quand je n’en bricolais pas une, je dessinais les plans de la prochaine. Ni mes frères ni bien sûr mes parents n’avaient le droit d’y entrer, seule ma petite sœur pouvait venir à sa guise y inventer des histoires et étouffer des fous rires. Un jour, mes cabanes sont devenues trop étroites pour nos corps de grands et il a fallu partir pour se lancer dans la vraie vie.
Les voyages m’ont ouvert les yeux et le cœur. J’ai découvert des abris de pierres, de paille, de bois. J’ai croisé des hommes qui vivaient sous des cartons dans des pays en paix et des enfants terrés sous des bâches dans des pays en guerre. J’ai raconté leurs vies sur du papier pour que le monde entier sache qu’il existe des maisons où la pluie tombe et où le sol n’est que terre foulée. J’ai erré avec les errants pour dire leur passé abandonné et leurs rêves de foyers doux. À mon tour je suis entré dans des cabanes qui n’étaient plus des jeux mais des refuges contre la peur. J’ai fait le tour de la misère avant de revenir chez moi, lentement. En mon absence, les petits avaient bricolé une cachette avec un parapluie et un grand drap. À l’abri des regards au milieu du salon, ils chuchotaient des secrets que l’on faisait semblant de ne pas entendre. J’ai posé mon sac et attendu patiemment la fin des conciliabules pour annoncer mon retour.



Nicole Cibois

Site de l’artiste

Traces de vie

Je voulais la voir une dernière fois. Je savais qu’ensuite les forces me manqueraient pour affronter sa vision. En descendant du train, j’ai eu du mal à reconnaître les lieux. Forcément avec les années, beaucoup de choses avaient changé. À part les arbres, tout avait rétréci comme à chaque fois que l’on revient sur les lieux de son enfance. La boulangerie existait toujours mais la devanture avait perdu de sa fraîcheur. Le garage avait disparu, des vêtements l’habitaient maintenant. Sur la place, le nouveau maire avait modifié l’agencement du square mais la margelle du bassin était toujours là. Nous ne sommes plus que quelques-uns à savoir qu’autrefois de l’eau coulait ici et que l’on venait y jouer avec des bateaux en bois. Mais c’est elle que je venais voir. Voir ma vie d’avant, voir si je la reconnaissais, si son visage me parlait toujours autant. Je venais vérifier si j’étais toujours vivant, à défaut d’être en paix. Encore deux rues à traverser et elle serait là, majestueuse et humble, inaccessible et familière.
J’ai tout de suite senti que quelque chose n’allait pas. La lumière plus vive que dans mes souvenirs, cette perspective modifiée, tout me criait de ne pas aller plus loin. J’attendais des retrouvailles, je tombai dans le vide. En lieu et place de ma maison d’enfance, une béance, un espace ouvert sur rien, un creux, un trou. Rasée, réduite en cendres et mon passé avec. J’avais raté nos adieux.
Sur le chemin du retour, je me suis assis sur la margelle du bassin. Elle me paraissait bien haute à l’époque et je la trouve minuscule à présent. J’ai regardé les enfants qui jouaient autour de moi, indifférents à mon malheur. Jouez les enfants, construisez-vous des souvenirs qui résisteront à tout, même au temps. C’est vous qui avez raison.



Abraham Cruzvillegas

Blind Self Portrait

Recto-verso

J’ai toujours rêvé d’être écrivain. Un vrai, un grand, un célèbre. Je voulais voir mes textes reliés, à l’abri derrière une couverture pleine peau, imprimés dans une typo parfaite et par un éditeur prestigieux. Je rêvais d’un bel objet, d’un cadeau fait à moi-même (la Pléiade sinon rien). Je croyais si fort à mon destin d’écrivain que j’en adoptais toutes les postures pour mieux me convaincre de mon talent. Je sortais, j’annonçais à la foule mes velléités de romancier et mes désirs à peine voilés de reconnaissance littéraire et mondaine (le Goncourt ou je meurs). En attendant que mon nom fasse la une du Monde, je m’échinais à refaire pour la centième fois le premier chapitre de mon best-seller. J’avais beau y croire, je patinais dans les adverbes et m’embourbais dans le passé simple. Une quantité impressionnante de feuilles à moitié remplies s’amoncelèrent sur mon bureau et bientôt dessous, à côté, par terre, partout. Je produisais, certes, mais du brouillon. Mon écriture tournait à vide et remplissait l’espace de papier à demi usé. Un soir de fatigue, j’autorisai mes jeunes enfants à dessiner au dos de mes tentatives avortées, autant donner une seconde vie à ces ramettes entières que je continuais à acheter à prix d’or dans la meilleure papeterie de la ville. Mes enfants aiment beaucoup dessiner et l’abondance de supports exaltait leur créativité. Leurs dessins étaient naturellement affichés à la seconde même où ils étaient achevés. Les murs de la cuisine, du salon, des chambres, de l’entrée et des toilettes furent bientôt recouverts de couleurs vives et joyeuses. De mon côté, je m’obstinais à écrire quelque chose, le premier chapitre de mon roman se transforma en une nouvelle qui elle-même devint un poème. J’en étais à travailler un haïku quand ma femme m’annonça qu’elle avait enfin trouvé la maison de nos rêves et qu’il nous faudrait déménager d’ici peu.
En ôtant une à une les feuilles qui recouvraient toutes les surfaces verticales de notre ancien appartement, je m’interdis de relire ce que j’avais pu y écrire. Le spectacle de mon échec en littérature me suffisait, autant oublier définitivement cet épisode douloureux. Mais pour ne rien perdre de l’enfance de mes enfants, je pris soin de coller tous leurs dessins dans de grands et beaux carnets. Des carnets à la couverture pleine peau sur lesquels je fis imprimer dans une typo parfaite leurs prénoms.



Syros (îles des Cyclades)

Louvre-Lens

De marbre

Je suis là depuis que le monde est monde, depuis que le vent souffle sur les pierres. Je sais tout mais je ne dis rien. Je sais les guerres et les tempêtes, ceux que la mort oublie et ceux qu’elle n’oublie pas. Je sais les naissances et les larmes, le rire des petits et les peurs des grands. Je sais le silence de la nuit et ses soupirs aussi. Je sais qui je suis mais eux ne le savent pas.
On m’a beaucoup déplacée, souvent cachée et un peu abîmée. On m’a raconté mille récits et récité mille prières. Les hommes me parlent, les femmes me touchent, seuls les enfants affrontent mon regard. On m’a beaucoup caressée, souvent négligée et un peu malmenée. On m’a donné un nom puis un autre, avant de les oublier tous. Certains entendent ma voix, d’autres savourent mon silence. Un seul regard vers moi suffit à tisser le lien entre nous. Allez en paix, je suis la gardienne du temps, celle qui écoute le vent.



Matsumoto / Sawada / Tanaka

Kunizo Matsumoto
Shinichi Sawada
Noriko Tanaka

Magnitude 12

Je suis le sismographe du monde. Je ressens les vibrations de tous les êtres, du souffle de la panthère au frémissement de sa proie, le vent frais qui se lève et la vague qui s’échoue, le bruit des larmes et celui des caresses. Chaque insecte crisse en moi, j’entends chaque bourgeon qui se déplie. Je perçois l’air déplacé par chaque oiseau et l’eau fendue par chaque baleine. Les hommes aussi me crient leurs pensées. Tout m’est donné. Même les fantômes.
J’ai longtemps vécu dans le vacarme et la confusion. De ce chaos informe, je ne savais que faire alors mon corps a pris le chemin de la démesure et j’ai erré longtemps dans le labyrinthe de la folie. Pour en sortir, il m’a fallu aller au-delà de la cohérence. Les mots ne suffisaient pas, seuls les gestes pouvaient donner forme à cette manne, traduire ce magma. Par ma main, les tremblements du monde sont devenus traces, traits, lignes, points par points. J’ai recueilli ce que me disaient les êtres sur du papier et du carton, avec de l’encre et de la craie, j’ai modelé de la terre à leur effigie et j’ai brodé leurs cris sur des tissus doux.
À mesure que je remplis mes tableaux, les hurlements s’atténuent. Rassurés, les êtres murmurent maintenant. Le calme est revenu. Je sais qu’il me faudra durant toute mon existence déposer quelque part ce que me dit le monde. Je le sais, c’est mon métier. Je suis sismographe.