Abraham Cruzvillegas

Blind Self Portrait

Recto-verso

J’ai toujours rêvé d’être écrivain. Un vrai, un grand, un célèbre. Je voulais voir mes textes reliés, à l’abri derrière une couverture pleine peau, imprimés dans une typo parfaite et par un éditeur prestigieux. Je rêvais d’un bel objet, d’un cadeau fait à moi-même (la Pléiade sinon rien). Je croyais si fort à mon destin d’écrivain que j’en adoptais toutes les postures pour mieux me convaincre de mon talent. Je sortais, j’annonçais à la foule mes velléités de romancier et mes désirs à peine voilés de reconnaissance littéraire et mondaine (le Goncourt ou je meurs). En attendant que mon nom fasse la une du Monde, je m’échinais à refaire pour la centième fois le premier chapitre de mon best-seller. J’avais beau y croire, je patinais dans les adverbes et m’embourbais dans le passé simple. Une quantité impressionnante de feuilles à moitié remplies s’amoncelèrent sur mon bureau et bientôt dessous, à côté, par terre, partout. Je produisais, certes, mais du brouillon. Mon écriture tournait à vide et remplissait l’espace de papier à demi usé. Un soir de fatigue, j’autorisai mes jeunes enfants à dessiner au dos de mes tentatives avortées, autant donner une seconde vie à ces ramettes entières que je continuais à acheter à prix d’or dans la meilleure papeterie de la ville. Mes enfants aiment beaucoup dessiner et l’abondance de supports exaltait leur créativité. Leurs dessins étaient naturellement affichés à la seconde même où ils étaient achevés. Les murs de la cuisine, du salon, des chambres, de l’entrée et des toilettes furent bientôt recouverts de couleurs vives et joyeuses. De mon côté, je m’obstinais à écrire quelque chose, le premier chapitre de mon roman se transforma en une nouvelle qui elle-même devint un poème. J’en étais à travailler un haïku quand ma femme m’annonça qu’elle avait enfin trouvé la maison de nos rêves et qu’il nous faudrait déménager d’ici peu.
En ôtant une à une les feuilles qui recouvraient toutes les surfaces verticales de notre ancien appartement, je m’interdis de relire ce que j’avais pu y écrire. Le spectacle de mon échec en littérature me suffisait, autant oublier définitivement cet épisode douloureux. Mais pour ne rien perdre de l’enfance de mes enfants, je pris soin de coller tous leurs dessins dans de grands et beaux carnets. Des carnets à la couverture pleine peau sur lesquels je fis imprimer dans une typo parfaite leurs prénoms.



Syros (îles des Cyclades)

Louvre-Lens

De marbre

Je suis là depuis que le monde est monde, depuis que le vent souffle sur les pierres. Je sais tout mais je ne dis rien. Je sais les guerres et les tempêtes, ceux que la mort oublie et ceux qu’elle n’oublie pas. Je sais les naissances et les larmes, le rire des petits et les peurs des grands. Je sais le silence de la nuit et ses soupirs aussi. Je sais qui je suis mais eux ne le savent pas.
On m’a beaucoup déplacée, souvent cachée et un peu abîmée. On m’a raconté mille récits et récité mille prières. Les hommes me parlent, les femmes me touchent, seuls les enfants affrontent mon regard. On m’a beaucoup caressée, souvent négligée et un peu malmenée. On m’a donné un nom puis un autre, avant de les oublier tous. Certains entendent ma voix, d’autres savourent mon silence. Un seul regard vers moi suffit à tisser le lien entre nous. Allez en paix, je suis la gardienne du temps, celle qui écoute le vent.



Matsumoto / Sawada / Tanaka

Kunizo Matsumoto
Shinichi Sawada
Noriko Tanaka

Magnitude 12

Je suis le sismographe du monde. Je ressens les vibrations de tous les êtres, du souffle de la panthère au frémissement de sa proie, le vent frais qui se lève et la vague qui s’échoue, le bruit des larmes et celui des caresses. Chaque insecte crisse en moi, j’entends chaque bourgeon qui se déplie. Je perçois l’air déplacé par chaque oiseau et l’eau fendue par chaque baleine. Les hommes aussi me crient leurs pensées. Tout m’est donné. Même les fantômes.
J’ai longtemps vécu dans le vacarme et la confusion. De ce chaos informe, je ne savais que faire alors mon corps a pris le chemin de la démesure et j’ai erré longtemps dans le labyrinthe de la folie. Pour en sortir, il m’a fallu aller au-delà de la cohérence. Les mots ne suffisaient pas, seuls les gestes pouvaient donner forme à cette manne, traduire ce magma. Par ma main, les tremblements du monde sont devenus traces, traits, lignes, points par points. J’ai recueilli ce que me disaient les êtres sur du papier et du carton, avec de l’encre et de la craie, j’ai modelé de la terre à leur effigie et j’ai brodé leurs cris sur des tissus doux.
À mesure que je remplis mes tableaux, les hurlements s’atténuent. Rassurés, les êtres murmurent maintenant. Le calme est revenu. Je sais qu’il me faudra durant toute mon existence déposer quelque part ce que me dit le monde. Je le sais, c’est mon métier. Je suis sismographe.



Ryosuke Imamura

Out of the window

La première goutte de pluie

Me voilà dans le silence et l’immobilité, au cœur de ma demeure. Il me faut rester là, sans bouger. J’attends mon amie et sa timidité est remarquable. Un geste brusque et la voilà qui s’envole. Je dois attendre la nuit tombée pour avoir une chance de l’apercevoir. Elle est timide, je suis patient.
J’ai posé mon verre d’eau sur le rebord de la fenêtre grande ouverte, près du petit réveil. Le vent joue dans les arbres, la chaleur alourdit la soirée qui vient. J’écoute ma maison qui chuchote ses secrets. J’ai toujours su qu’elle avait une âme puisqu’elle me rassurait. Je la trouve bavarde ces derniers temps, elle doit avoir des choses à me dire. Le parquet craque, les volets tintent au soleil et se détendent dans la fraîcheur, même l’herbe du jardin bruisse quand on la foule. La poussière profite des courants d’air pour migrer d’une pièce à l’autre, avant que les portes ne claquent. Seules les pierres du jardin sont muettes (quoique, l’autre jour il m’ait semblé entendre un soupir en traversant l’allée). La nuit est là maintenant. Encore quelques instants et elle ne devrait plus tarder. Enfin la voilà ma dame blanche ! Dans un murmure de plumes légères, elle arrive de nulle part, se pose sur le rebord de la fenêtre en repliant ses ailes. Elle tourne la tête pour inspecter mon intérieur et guetter le moindre mouvement. Chacun retient son souffle dans l’espoir de s’apprivoiser, même la maison s’est tue. L’orage gronde, une formidable goutte de pluie s’écrase non loin de mon invitée. Il n’en faut pas plus pour la faire fuir.



Tatiana Trouvé

350 points towards infinity

Lost

Je ne sais plus où j’en suis. Azimuté, déboussolé, je tourne en rond. J’étais pourtant bien parti avec mon plan et mes repères personnels. Accompagné du soleil et des étoiles, j’avais peu de chances de me perdre, he bien j’ai perdu. Me voici donc quelque part mais où ? Je suis bel et bien présent au monde comme jamais je ne l’ai été mais tellement loin de tout… Je sais d’où je viens, c’est bien ma seule certitude. Demander de l’aide est vain, je suis le seul à me comprendre. Je suis bien arrivé de quelque part mais marcher à rebours est contre mes principes. En avant donc, l’action me sauvera. Il me faudrait tracer un plan pour organiser le chaos, tirer sur un fil pour dénouer tout ce fatras. Cette route large et sûre d’elle-même ne mène nulle part, j’en vois la fin d’ici. À défaut d’avancer, faisons un pas de côté. Que penser de cette rigole entre les herbes, ce petit espace de rien du tout sûrement tracé par quelque bête légère et silencieuse ? Le voilà mon chemin, ce sentier à peine visible que seules les âmes errantes peuvent emprunter.



Claude Rutault

Définition/méthode #257

En toute discrétion

J’ai toujours eu tendance à la disparition. Tout petit déjà j’échappais à la surveillance des adultes et je passais des heures dans les bois ou les rayons BD des supermarchés. Je ne cherchais pas à ce qu’on m’oublie, j’avais juste besoin d’un peu de tranquillité. Pour éviter les drames, je semais des petits cailloux jusqu’à mon repaire, ce qui permettait à mes parents de me trouver facilement et sans grande inquiétude. J’étais une sorte d’électron libre, un satellite en orbite toujours relié au monde par un chemin discret. En grandissant, cette capacité à disparaître ne me quitta pas, bien au contraire. J’ai juste remplacé les petits cailloux par des tableaux. Je sème des toiles dans les musées, chez les collectionneurs, dans des galeries. Ma piste est facile à suivre : mes tableaux sont vides. Leur sujet a disparu, mais je suis bien là.



Lionel Sabatté

Chants silencieux / Vent des Forêts

La chimère

Le monstre avait cinq têtes, une seule m’aurait bien suffi. La bête ondoyait sur le sol, son corps écailleux se ramassait pour mieux bondir, ses griffes crissaient sur la roche et avec ma lance et mon épée, je n’en menais pas large. Il était dans l’ordre des choses de tuer une chimère pour entamer la carrière de chevalier mais à cet instant précis, j’aurais donné toute ma fortune pour différer mon entrée dans le métier. Maintenant que le monstre m’avait vu, il était délicat de rebrousser chemin vivant. Ses cinq têtes semblaient dotées d’une certaine autonomie, elles ondulaient chacune à l’extrémité d’un cou plus ou moins long et claquaient régulièrement des dents. L’une d’elles crachait du feu de temps en temps, ce qui donnait à l’ensemble un certain cachet. Une chose était sûre, il me fallait prendre une décision avant de finir en charpie. Pour me donner une contenance, je décrivis de grands cercles autour de la bête, lentement, en restant à bonne distance des crocs et des flammes. Elle me suivait du regard mais ne bougeait pas. Notre petite danse dura un certain moment, personne manifestement n’était décidé à entamer le combat, nous avions tous les deux à y perdre et la motivation nous faisait défaut. La nuit tomba doucement et avec elle l’immobilité s’installa. Je m’assis non loin de la bête qui se recroquevilla, déposant ses cinq têtes sur son flanc. Nous voilà bien, pensai-je. Deux timides l’un à côté de l’autre, la nuit allait être longue.
Ce fut son chant qui me réveilla. Ou plutôt, ses chants. J’entendais distinctement cinq voix, chacune d’une tonalité différente. Je mis un certain temps à distinguer les têtes et les cous qui s’entremêlaient. Les écailles tintaient les unes contre les autres, je n’avais jamais rien entendu de si beau. Les larmes aux yeux, je me levais discrètement et laissais la chimère chantante derrière moi. Le silence se fit, une des têtes se dressa vers moi, cracha une flammèche que je pris pour un merci.



Delphine Reist

Averse

In extremis

Je provoque les chutes. Chaque fois que j’arrive dans une pièce, quelque chose tombe. Les livres valdinguent, les feuilles s’envolent, les stylos roulent. Pas un instant sans qu’un objet ne chancelle autour de moi : les tasses de café se renversent sur mon passage, les chaises ne tiennent pas debout, même la lumière décline. Moi-même j’ai tendance à me casser la gueule, je ne compte plus les fois où j’ai fini en bas des escaliers bien plus vite que prévu. J’évite les magasins de porcelaine et autres musées des objets précieux, conscient des catastrophes en puissance. Et puis un jour, ça m’est tombé dessus, une toute petite personne est entrée dans ma vie. Au début, elle ne prenait pas de risque et évoluait à quatre pattes. Quand elle a voulu avancer debout, nous avons tous les deux expérimenté la panoplie des gamelles possibles (vers l’avant, vers l’arrière, avec ou sans élan, je vous passe les détails mais force est de constater que nous étions du même niveau). Le jour où elle me lâcha la main pour traverser la pièce d’un pas assuré, ce fut l’accalmie. L’averse cessa et c’est en sa compagnie que j’avance maintenant, sans l’ombre d’une hésitation.



Chen Zhen

Purification Room

Après ça

J’ai tout perdu. La vague est venue et a recouvert de boue glaiseuse le monde entier. Le feu est venu et a mangé ce qui tenait encore debout. Le bois est en cendres, le métal est rouillé, la peau de tout ce qui reste craquelle maintenant que l’eau est partie. Le grondement sourd de la catastrophe a sonné le départ des gens. Il n’y a pas de cadavres, seulement une maison vide et pleine d’une vie anéantie. Cette maison est celle de mes ancêtres. Mon père y est né et avant lui, le père de son père. À chaque génération, des aménagements ont été faits, un mur abattu pour gagner de la place, une cloison montée pour créer une nouvelle pièce. Chacun y a déposé qui des meubles, qui des vêtements ou un poste de radio avant que d’autres ne les jettent ou ne les remisent dans un coin. Tous les murs ont un jour changé de couleur, les arbres ont grandi, le prunier a remplacé le cerisier, même la terre du jardin qui a accueilli le corps du chat a été un jour retournée. Le va-et-vient des choses n’a jamais cessé jusqu’à aujourd’hui. À présent, le souffle de la vague a stoppé net la respiration du monde. Figé devant le désastre, j’écoute mon cœur qui, du fin fond du silence, me donne la pulsation d’une nouvelle vie à écrire.



Christian Marclay

The Clock

Temps libre

Rien ne sert de courir, de regarder sa montre en espérant que le temps s’accélère ou ralentisse puisque tout est déjà là. Le monde existe pour que je puisse en disposer, y piocher ce qui m’intéresse et en faire ce que bon me semble.
C’est en enfance que tout se joue. Comment résister au plaisir de la chose ramassée, à son appel implorant : « Prends-moi ou je serai perdue ! » Comment ne pas être un Petit Poucet à rebours qui ramasse les cailloux au lieu de les semer ? Tout a commencé là, dans la création non pas d’une chose nouvelle mais d’une histoire entre les objets existants. Les petits cailloux d’abord et les contes semés d’embûches. Puis les fleurs séchées et les mots d’amour qu’elles chuchotaient au fond d’un portefeuille ou entre les pages d’un livre. Une collection chassait l’autre et quand l’une prenait fin, ce qui la constituait reprenait sa place dans le monde – les cailloux au bord des chemins et les fleurs dans les prés.
Plus tard, j’ai collectionné les mots, les poèmes, les citations puis les livres, évidemment. Mais ce sont les images qui transformèrent cette propension en un véritable travail à plein temps. Elles étaient la matière première que je cherchais depuis toujours. Maintenant je regarde chaque film avec un cutter à portée de main. Je découpe, je morcelle, je fragmente pour monter ma propre pièce. J’accumule plus de morceaux qu’il n’en faut puis je construis mon propre édifice. Le son sert de liant, la musique enrobe le tout. Pas la peine de se presser, il suffit de ramasser ce qui existe. Je suis un cueilleur, les choses s’offrent à moi au gré de mes déambulations. Rien ne sort de moi-même qui ne soit déjà présent au monde. J’ai tout mon temps alors je le prélève dans les films des autres. Je prends avec moi les montres et les horloges, les pendules et les annonces qui ponctuent le jour et la nuit. Je capture les secondes qui s’égrainent, les minutes volées, les heures perdues et je les rassemble dans l’ordre, celui du temps qui passe et qu’on ne rattrape jamais.