Grégory Derenne

Galerie Bertrand Grimont

Extérieur nuit

Mon corps ne supporte pas la lumière du jour. J’ai un épiderme photosensible que le soleil brûle au moindre rayon. Rougeurs, douleurs, combustion, voilà ce qui m’attend si je mets le nez dehors. Pour parer à ces désagréments et ne pas risquer ma peau, je ne sors que la nuit. La luminosité qui décline signe le début de mon activité. Je marche beaucoup, j’arpente les rues du crépuscule à l’aube naissante. À mesure que l’obscurité avance, l’espace vide s’offre à moi. Les magasins ferment, il ne reste que les néons des devantures et l’éclairage public pour parer à la pénombre. Aux aguets, j’enregistre tout ce que la ville me donne, ses constructions et ses délabrements, sa froideur métallique, ses perspectives. Je visite les hangars vides, j’erre dans les églises. Je jette un œil par les lucarnes, aperçois quelques traces de vie çà et là, un peu de bruit derrière une porte, un mouvement derrière un rideau. La fraîcheur et le silence me comblent. J’aime quand la nuit bruisse à peine de pulsations imperceptibles, j’aime être la seule âme qui vive. Je suis celui qui donne le rythme, immuablement. Vous pouvez dormir braves gens, je suis là. Je marche et je marche pour que le sommeil vous accueille. Je marche pour vous qui luttez contre et pour vous qui luttez pour. Je suis là pour marquer de mon battement les secondes qui s’égrainent jusqu’au jour. Vous ne me voyez pas, je suis là pourtant, forcément quelque part dans cette ville que nous habitons tous, vous le jour et moi la nuit. On ne peut pas laisser la ville seule ainsi. Il lui faut quelqu’un pour la faire vivre à chaque instant. À vous la frénésie du jour, à moi le calme de la nuit. Le partage est équitable.
Toujours quand l’aube arrive, mes pas me ramènent chez moi. Je note alors avec méthode mon trajet de la nuit sur un grand plan punaisé au mur. Jour après jour, je noircis les fragments découverts. Quand toutes les rues me sont connues, je décroche le plan, le range dans un carton avec les quelques affaires que je possède. Il est temps pour moi de changer de ville, de poursuivre ailleurs ce que j’ai commencé, de donner vie au silence de la nuit.