Lionel Sabatté

Chants silencieux / Vent des Forêts

La chimère

Le monstre avait cinq têtes, une seule m’aurait bien suffi. La bête ondoyait sur le sol, son corps écailleux se ramassait pour mieux bondir, ses griffes crissaient sur la roche et avec ma lance et mon épée, je n’en menais pas large. Il était dans l’ordre des choses de tuer une chimère pour entamer la carrière de chevalier mais à cet instant précis, j’aurais donné toute ma fortune pour différer mon entrée dans le métier. Maintenant que le monstre m’avait vu, il était délicat de rebrousser chemin vivant. Ses cinq têtes semblaient dotées d’une certaine autonomie, elles ondulaient chacune à l’extrémité d’un cou plus ou moins long et claquaient régulièrement des dents. L’une d’elles crachait du feu de temps en temps, ce qui donnait à l’ensemble un certain cachet. Une chose était sûre, il me fallait prendre une décision avant de finir en charpie. Pour me donner une contenance, je décrivis de grands cercles autour de la bête, lentement, en restant à bonne distance des crocs et des flammes. Elle me suivait du regard mais ne bougeait pas. Notre petite danse dura un certain moment, personne manifestement n’était décidé à entamer le combat, nous avions tous les deux à y perdre et la motivation nous faisait défaut. La nuit tomba doucement et avec elle l’immobilité s’installa. Je m’assis non loin de la bête qui se recroquevilla, déposant ses cinq têtes sur son flanc. Nous voilà bien, pensai-je. Deux timides l’un à côté de l’autre, la nuit allait être longue.
Ce fut son chant qui me réveilla. Ou plutôt, ses chants. J’entendais distinctement cinq voix, chacune d’une tonalité différente. Je mis un certain temps à distinguer les têtes et les cous qui s’entremêlaient. Les écailles tintaient les unes contre les autres, je n’avais jamais rien entendu de si beau. Les larmes aux yeux, je me levais discrètement et laissais la chimère chantante derrière moi. Le silence se fit, une des têtes se dressa vers moi, cracha une flammèche que je pris pour un merci.