Nicole Cibois

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Traces de vie

Je voulais la voir une dernière fois. Je savais qu’ensuite les forces me manqueraient pour affronter sa vision. En descendant du train, j’ai eu du mal à reconnaître les lieux. Forcément avec les années, beaucoup de choses avaient changé. À part les arbres, tout avait rétréci comme à chaque fois que l’on revient sur les lieux de son enfance. La boulangerie existait toujours mais la devanture avait perdu de sa fraîcheur. Le garage avait disparu, des vêtements l’habitaient maintenant. Sur la place, le nouveau maire avait modifié l’agencement du square mais la margelle du bassin était toujours là. Nous ne sommes plus que quelques-uns à savoir qu’autrefois de l’eau coulait ici et que l’on venait y jouer avec des bateaux en bois. Mais c’est elle que je venais voir. Voir ma vie d’avant, voir si je la reconnaissais, si son visage me parlait toujours autant. Je venais vérifier si j’étais toujours vivant, à défaut d’être en paix. Encore deux rues à traverser et elle serait là, majestueuse et humble, inaccessible et familière.
J’ai tout de suite senti que quelque chose n’allait pas. La lumière plus vive que dans mes souvenirs, cette perspective modifiée, tout me criait de ne pas aller plus loin. J’attendais des retrouvailles, je tombai dans le vide. En lieu et place de ma maison d’enfance, une béance, un espace ouvert sur rien, un creux, un trou. Rasée, réduite en cendres et mon passé avec. J’avais raté nos adieux.
Sur le chemin du retour, je me suis assis sur la margelle du bassin. Elle me paraissait bien haute à l’époque et je la trouve minuscule à présent. J’ai regardé les enfants qui jouaient autour de moi, indifférents à mon malheur. Jouez les enfants, construisez-vous des souvenirs qui résisteront à tout, même au temps. C’est vous qui avez raison.