Instantané # 6

Sils

Au centre du cercle intime de l’artiste, une œuvre prend forme, pas à pas. Faite de toutes celles qui la précèdent, portant en elle toutes celles qui lui succéderont. Arrive le jour où le travail s’achève. L’œuvre est là. Elle s’insère dans une série, elle participe d’un prolongement ou d’une rupture mais sa place est donnée. Elle existe. Extraite des limbes de la création, elle peut maintenant quitter l’atelier et rejoindre le flux des travaux finis. Entreposée, stockée, montrée ou cachée, elle mène sa propre existence. Vient le moment où la rencontre avec l’autre se fait. Un regard et le dialogue commence. Par bribes, on se découvre, on s’apprivoise. Le voyage ensemble commence. Il est des œuvres dont on sait qu’elles auront longtemps des choses à nous dire, des choses à nous apprendre sur nous-mêmes, des secrets aussi qui résisteront au temps. Acquérir une œuvre, c’est rendre possible la poursuite de ce dialogue, en permettre la continuité. C’est se donner la chance de se retrouver tous les jours, de vivre ensemble.



Instantané # 5

Le sourire de l’araignée
3 avril 2011

Les jours qui suivirent la catastrophe furent parmi les plus étranges de ma courte vie. Mais quoi qu’il en soit, passé l’affolement des premières heures, les choses reprirent peu à peu leur place.

De mon point de vue, la conséquence la plus emblématique de la catastrophe fut – au-delà des secousses telluriques auxquelles mon organisme fut soumis – le changement radical de mon milieu de vie. Sachez que l’environnement dans lequel j’évoluais auparavant était constitué de poussières diverses et variées, d’un certain taux d’humidité et surtout d’une totale obscurité, parsemée en de rares instants de rais de lumière blafarde. Passé de branle-bas de combat du jour en question, je me suis retrouvée non seulement aveuglée par une puissante lumière d’un jaune poisseux, mais surtout entourée de débris froids et tranchants qui me faisaient regretter amèrement la douce quiétude de mon nid antérieur. Faisant contre fortune bon cœur, mes congénères et moi-même prîmes le parti de reconstruire des galeries accueillantes au milieu de ce fatras.

Par-delà la transformation du monde physique, il en est une autre que j’ai mis quelques temps à percevoir. La quantité de nourriture revint assez rapidement à la normale, ce qui était une bonne chose, au vu de nos faibles réserves énergétiques. Mais quand je vis apparaitre sur mon corps quantité de fourrure (au demeurant d’un noir profond et soyeux), il se dit dans les coursives que les aliments contenaient peut-être des substances imperceptibles aux conséquences néanmoins particulières. Cette nouvelle composante n’était pas pour me déplaire car depuis cette métamorphose, nos prédateurs attitrés semblaient moins enclins à nous dévorer, sûrement rebutés par l’épais duvet qui nous recouvrait maintenant.

Ce ne fut que quelques semaines après la catastrophe que la conséquence la plus retentissante se manifesta. Au matin, nous fûmes surpris par la vitesse inaccoutumée à laquelle nous nous déplacions. Passé l’étonnement, certains remarquèrent que pendant la nuit, une cinquième paire de pattes, semblables aux autres, avait poussé de notre abdomen. Évènement remarquable, cet ajout fut reçu comme un énième cadeau tombé du ciel.



Instantané # 4

Les Sanguines
26 février 2011

La première fois, ce fut un geste non réfléchi. Comme chaque matin, il découpait en deux moitiés égales quelques oranges, les pressait pour en extraire le jus pulpeux avant de se débarrasser des demi-écorces vidées de leur sang. Ce jour-là, dans un mouvement machinal et sans aucune considération pour les évènements qui pourraient en découler, il empila les écorces les unes sur les autres, avant de les abandonner là, au bord de l’évier. Le reste de la journée se déroula sans qu’aucun autre geste de la sorte – hors de tout entendement – ne vienne s’immiscer dans le paysage morne de son quotidien. Le soir, il retrouva les pelures à la place qui était devenue la leur. Il éprouva quelque satisfaction à constater que des éléments par lui agencés demeuraient là, dans une immobilité somme toute rassurante. Le monde pouvait continuer à tourner vite et mal, ce qu’il avait installé le matin le resterai jusqu’au soir.

Fort de ces constatations, il entreprit de poursuivre l’expérience. Il décida de limiter son geste à l’empilement des écorces d’oranges, matériau qui se présentait à lui quotidiennement, lui évitant ainsi de modifier de façon excessive le cours des choses. Chaque jour, la quantité de peaux vidées augmentait, d’une pile on passa à plusieurs. Le bord de l’évier n’y suffisait plus et le plan de travail adjacent fut mis à contribution. En quelques semaines, le moindre espace horizontal de la cuisine fut occupé par des centaines d’agrumes. Tout occupé à l’agencement de ses édifices, dont la fragilité interdisait qu’ils dépassent une certaine hauteur, il ne vit pas (ou ne voulut pas voir dans un premier temps) que, tout immobiles qu’elles étaient, ses oranges muaient. De façon imperceptible d’abord, ce qui restait de pulpe changea de couleur, l’orangé vira à l’ocre, au brun puis au verdâtre avant qu’une fine pellicule blanchâtre ne vienne recouvrir le tout. La peau granuleuse devint moussue, perdant son aspect compact pour prendre celui d’une texture vaporeuse, par endroit aérienne. Quelques filaments issus de cette matière molle établissaient des liens entre les piles, et l’on pouvait assister, jour après jour, à l’engloutissement de chaque écorce dans la masse devenue grisâtre et douce. Les étapes de cette métamorphose s’effectuaient dans un ordre précis, de sorte que, suivant la couleur et l’aspect d’une pile d’écorces, il était possible de dater son installation in situ. Il en fut contrarié dans un premier temps, regrettant que les choses ne soient pas aussi figées qu’il le voulût. Puis il s’avisa que l’immobilité de l’ensemble n’était pas perturbée pour autant et accepta donc que son œuvre prenne quelques libertés. Après tout l’esprit d’initiative est une bonne chose, pensa t-il en contemplant l’étendue du phénomène.



Instantané # 3

Haut-de-jardin (mode d’emploi)
8 janvier 2011

Par temps sec, l’accostage se fait aisément. Mais dès que l’humidité s’installe, les risques encourus augmentent. Qui n’a jamais senti le sol se dérober sous ses pieds ne peut comprendre la sensation éprouvée lors de la traversée de l’esplanade en teck. Rien n’y fait. On a beau marcher soigneusement sur les étroites bandes rugueuses, un malheureux pas de côté et toutes vos espérances de stabilité s’envolent.

Une fois dans le ventre du monstre, le niveau sonore ne dépasse pas quelques décibels. Le sol doux étouffe le moindre claquement de talons. Le clapotis des claviers et le tintement des cartes magnétiques sont autant d’articulations qui craquent, de gargouillements internes qui ne réveillent même plus les gardiens. Quelques évènements viennent parfois troubler l’ordre établi : un rire dans les coursives, un téléphone qui se manifeste, mais le silence retombe aussi vite qu’il s’était envolé.

La cohabitation est de rigueur, avec ses bienfaits et ses inconvénients. Cerné de travailleurs, l’usager est sous la pression de ses colocataires. Les bénéfices sont énormes. La motivation étant proportionnelle au nombre de collègues, une salle pleine équivaut à l’absorption de substances dopantes dont l’EPO ne serait qu’un pâle exemple. A contrario, subir les bruits parasites de ses voisins est un désagrément non négligeable qui peut aboutir, dans le pire des cas, à un échange de regards réprobateurs.

Choisir sa place, s’y installer et sentir autour de soi le monde extérieur qui disparait. Dans un milieu aussi bienveillant, le lecteur écrivain ne peut que faire progresser son labeur. Il quittera son cocon à regret, satisfait du travail accompli, en attendant avec impatience la prochaine fois.



Instantané # 2

A boy, drinking beer
13 novembre 2010

Thomas Manneke "A boy, drinking beer" 2007

Tous les dimanches, la même rengaine. Ma mère se lève encore plus tôt que d’habitude. Si cela était possible, elle ne se coucherait jamais, toujours sur le pied de guerre. Avant même que l’aube ne pointe son nez, elle prépare le repas. Avec les moyens du bord, elle s’affaire autant qu’elle peut pour transformer de pauvres ingrédients en une succession de plats dignes de ce nom. Pour ce faire, elle vide les placards de leur contenu et manipule le plus d’ustensiles possibles. Elle en trouve même dans les fonds de tiroir qui ne servent qu’à ça : être exhibés le dimanche, s’ajouter au nombre pour faire croire à l’opulence. De la cuisine résonnent les plats entrechoqués qui remplissent l’espace de bruit, à défaut d’odeurs alléchantes. Quand on n’a pas grand chose à cuisiner, autant le faire avec faste. Je sais, moi, qu’il n’y aura que du chou et de la viande bouillie, mais je donnerai le change. Je me régalerai avec emphase des mets simples et trop cuits qui valurent à la cuisine d’être toute retournée.

Les hommes sont prêts, les femmes aussi. Tout le monde s’attend, suspendu au signal du départ en général donné par ma mère. C’est elle qui s’avance en premier dans la rue, sans un mot, la troupe familiale se mettant en branle derrière elle, les plus courageux chuchotant quelques paroles insignifiantes.

L’ennui est une chose dont on ne saisit pas la portée tant que l’on ne l’a pas vécu soi-même. Le temps prend alors la consistance d’un pâte molle et sans goût, le reste du monde est hors de portée. Les paroles du prêtre forment une vague lointaine qui jamais ne m’atteint. Je suis absent, dans un ailleurs que moi-même je ne peux nommer. Seuls les chants parviennent à m’extraire de cette torpeur poisseuse.

La messe est dite. Les gens s’ébrouent avant de reprendre la route. Les corps se redressent, les esprits flottant encore quelques instants avant de rejoindre le sol froid de l’église. Puis vient le moment de se rassembler devant le parvis. Ma mère comme un aimant, rassemblant autour d’elle ses ouailles pour s’en retourner faire honneur au chou bouilli. Ce jour-là, mon oncle fit une halte au café, sous le regard empreint de pitié des gens respectables. Il me prit sous son aile, et au prétexte que j’étais le seul à ne pas répondre à son discours décousu, il m’offrit une bière. C’est alors qu’un homme dont je n’avais pas remarqué la présence s’approcha de nous, engagea la conversation. Et prit quelques photos.



Instantané # 1

11/09
(publié par le Monde Magazine n°1 du 19/09/09)

ce jour-là, ma soeur a pris le métro vers le sud de Manhattan
ce jour-là, j’ai écouté France Info dans ma voiture
ce jour-là, sa ligne étant « en dérangement », ma soeur a fini son trajet à pied
ce jour-là, j’ai pleuré toute seule dans ma voiture
ce jour-là, ma soeur est arrivée au museum et a allumé la télé
ce jour-là, quand une voix synthétique m’a annoncé que les lignes téléphoniques étaient surchargées, j’ai compris que ce n’était pas un rêve mais un cauchemar
ce jour-là, quand une voix synthétique lui a annoncé que les lignes téléphoniques étaient surchargées, elle a compris que ce n’était pas un rêve mais un cauchemar
ce jour-là, quand nous nous sommes enfin parlé, restera à jamais gravé dans nos vies